Niveau A1 Pour les enseignants

Enseigner le FLE aux grands débutants : les premières séances

Construire les premiers cours avec un groupe A1 qui ne partage aucune langue commune : progression, gestion de classe, correction, et le plan d'une séance de 60 minutes.

Par Cathy Nguyen, enseignante de FLE. Publié le 20 septembre 2026.

La première heure, quand personne ne partage votre langue

Ma première séance avec des grands débutants a été un naufrage: consignes écrites, tableau de conjugaison du verbe être, quarante minutes de monologue pour « poser les bases ». Personne n’a rien compris, moi comprise.

Ce que je fais maintenant: je dis « Bonjour, je m’appelle Cathy », je l’écris au tableau, je me montre du doigt, je répète trois fois avec la même intonation. Puis je tends la main vers la personne la plus proche et j’attends. Le silence est souvent long. Quelqu’un finit par dire son prénom. Je modèle la phrase entière et on fait le tour du cercle. Deux fois. La deuxième fois, presque tout le monde produit la structure complète.

L’objectif de la première heure n’est pas d’enseigner du français, mais d’en faire sortir de leur bouche dans les dix premières minutes, avant que l’idée « je n’y arriverai jamais » ne s’installe. J’ajoute ensuite une couche à la fois, « et vous? », puis le pays, doigt sur une carte du monde. Les fiches A1 Ma présentation et A1 Dialogue n°1 : Présentation me servent de trace écrite en fin de séance, jamais au début. On écrit ce qu’on a déjà dit.

L’ordre des premières semaines

Le CECRL décrit un utilisateur A1 capable de se présenter, de présenter quelqu’un, de poser et de répondre à des questions sur lui-même, si l’interlocuteur parle lentement et coopère. Cette description est aussi une progression, et elle ne mentionne aucune règle de grammaire.

Se nommer, se saluer, épeler

Saluer et se présenter passent avant tout: ce sont les seuls actes de parole réutilisables le jour même, dans le couloir ou à la boulangerie. L’alphabet vient juste après, et pas pour la chanson: pour épeler son propre nom. Un adulte qui n’arrive pas à épeler son nom de famille à un guichet vit une humiliation minuscule et répétée. Je fais épeler les prénoms de la classe, puis les noms de rue du quartier. Les A1 - Dictées thématisées arrivent vers la troisième ou quatrième semaine, quand le rapport son-graphie commence à tenir.

Les nombres et le vocabulaire de la salle

Les nombres de 0 à 20 d’abord, en réception avant production: j’écris un chiffre, ils disent. Puis l’âge, puis le numéro de téléphone, l’exercice le plus utile et le plus difficile. Je m’appuie sur A1 Les nombres de 0 à 20, et je ne passe à A1 Nombres de 0 à 100 qu’une fois la première tranche automatisée: 70, 80 et 90 découragent si le reste n’est pas solide.

En parallèle, le vocabulaire de la classe: une feuille, un stylo, la porte, écoutez, répétez, comment on dit, je ne comprends pas, vous pouvez répéter? Ces formules, je les affiche en grand au mur dès la deuxième séance. Elles transforment un apprenant passif en apprenant qui peut négocier. A1 Les couleurs s’insère bien ici: une couleur se montre sans traduction.

Les verbes, dans l’ordre de leur utilité

Être et avoir tôt, mais pas comme un paradigme à mémoriser. Être arrive dans « je suis brésilien », avoir dans « j’ai 34 ans ». Le tableau des six personnes vient après, comme rangement de ce qu’ils utilisent déjà, et A1 Verbes être ou avoir me sert à ce tri. Les verbes en -ER suivent, avec A1 Présent verbes en -ER: habiter, parler, travailler, aimer. Quatre verbes bien tenus valent mieux que vingt survolés. Je fais entendre très vite que je parle, tu parles, il parle et ils parlent se prononcent pareil, sinon ils cherchent une différence qui n’existe pas.

Les thèmes s’enchaînent ensuite: A1 Ma famille pour réinvestir avoir et les nombres, A1 La description physique pour l’accord de l’adjectif, A1 Ma journée quotidienne pour l’heure et les pronominaux, A1 Les matières scolaires et l’emploi du temps avec les adolescents, pour qui c’est le sujet le plus parlant.

Se faire comprendre sans traduire

Les objets réels d’abord. Je transporte un sac avec des pièces de monnaie, un ticket de métro, des clés. Un objet qu’on prend en main n’a pas besoin d’être expliqué. Les images ensuite, découpées gros, une notion par image, sans décor parasite. Le geste enfin, mais stable: si « hier » c’est le pouce en arrière, ce sera le pouce en arrière toute l’année.

Le plus dur a été d’apprendre à me taire. Je parlais pour combler le silence, et mon débit rendait tout inaudible. Aujourd’hui je pose la consigne en une phrase courte, doublée d’un geste, et je la démontre avec un apprenant au lieu de la commenter. Je vérifie la compréhension par une action, jamais par un « ça va? ».

Nommer la règle, ou seulement faire pratiquer

Un grand débutant absorbe très peu de métalangage, mais ce peu est précieux. Les premières semaines, je m’en tiens à six mots: verbe, nom, masculin, féminin, singulier, pluriel.

Ma ligne de partage est simple. Si la régularité est audible et se transfère, je la nomme: le féminin en -e, le pluriel en -s, les terminaisons des verbes en -ER. Si la forme est isolée, je ne nomme rien et je fais installer le bloc par répétition en situation. « J’ai 34 ans » s’apprend comme un bloc, pas comme une application du verbe avoir. La conjugaison complète d’aller ne sert à rien tant que « je vais au marché » ne sort pas seul.

Je nomme aussi une règle si la question vient d’eux: dix secondes au tableau, deux exemples, et on retourne à la tâche.

Corriger sans éteindre la parole

Je sépare les moments. Pendant une production orale en interaction, je ne coupe pas: je note sur un carnet et je reprends deux ou trois erreurs récurrentes en fin de séance, sans les attribuer à personne. Pendant un exercice de systématisation, je corrige tout de suite, c’est le but du moment.

En reprise à chaud, la reformulation vaut mieux que la question. À « je suis 30 ans », je réponds « ah, vous avez 30 ans », et j’enchaîne. Le message passe sans blesser, et l’apprenant reprend souvent la forme correcte seul. Ce que j’évite: laisser quelqu’un chercher devant le groupe. Au-delà de quatre ou cinq secondes, je souffle le début du mot.

Groupes hétérogènes

Chez les grands débutants, l’écart réel n’est presque jamais le niveau en français. C’est la scolarisation antérieure et l’alphabétisation en alphabet latin. Une personne qui écrit en cyrillique ou en arabe et découvre le tracé latin avance bien plus lentement à l’écrit, alors qu’elle est parfois la plus rapide à l’oral.

D’où ma règle: tâche commune à l’oral, groupe entier, différenciation uniquement sur l’écrit. Je prépare deux versions de la trace écrite, une à compléter avec les mots en désordre, une à produire. Je garde un jeu de A1 Cartes en autonomie sur une table au fond: celui qui finit avant les autres y va sans me demander. Je forme les binômes délibérément, un rapide avec un lent pour la production, deux lents ensemble quand je veux m’asseoir avec eux.

Rendre les progrès visibles vite

La motivation s’effondre vers la cinquième ou sixième semaine, quand l’effet de nouveauté est passé et que le français reste incompréhensible dans la rue. Mon seul remède est la preuve matérielle.

J’enregistre chaque apprenant à la deuxième séance, trente secondes de présentation. Je réécoute avec chacun six semaines plus tard: l’effet est bien plus fort qu’une note. Je tiens aussi une affiche « ce que je sais faire en français », dont on coche les lignes ensemble: dire mon nom et l’épeler, dire mon âge, demander un prix. Les descripteurs du A1, traduits en langue d’apprenant.

J’évalue des tâches, pas des connaissances. Remplir un formulaire, comprendre un numéro de téléphone dicté, présenter un membre de sa famille à partir d’une photo. Un exercice de conjugaison noté sur 20 ne dit rien de ce qu’ils savent faire et casse le moral de ceux qui parlent bien.

Une séance de 60 minutes, minute par minute

Séance de semaine 3. Objectif: dire et demander l’âge, réinvestir les nombres.

0 à 5 min. Rituel debout. Tour de salutations en circulant, deux questions imposées. Aucune correction, c’est un échauffement.

5 à 12 min. Nombres. Je dis un nombre, ils lèvent la carte correspondante. Puis l’inverse, tempo rapide.

12 à 22 min. Découverte. Quatre photos affichées, prénom et âge écrits dessous. Je les fais parler: « Elle s’appelle Léa, elle a 12 ans. » Ils repèrent la structure sans que je la nomme. J’écris les phrases au tableau, je souligne a.

22 à 32 min. Systématisation. Six items écrits sur avoir au présent, sur le modèle des A1 Verbes être ou avoir. Correction immédiate au tableau, par eux.

32 à 45 min. Production en interaction. Enquête dans la classe, grille à trois colonnes, prénom, âge, pays, six personnes à interroger. Debout, obligatoirement. Je circule et je note.

45 à 55 min. Restitution. Trois apprenants restituent leurs réponses à la troisième personne, ce qui force le passage de j’ai à il a. Puis deux erreurs relevées, au tableau.

55 à 60 min. Trace écrite. Fiche distribuée, modèle lu à voix haute, une ligne cochée sur l’affiche. Devoir: demander l’âge de deux personnes hors de la classe et l’écrire.

Une chose à préparer avant votre première séance: imprimez les nombres de 0 à 20 en gros caractères, un par feuille A4, et découpez-les. Vous les sortirez chaque semaine pendant six mois.